Pourquoi une carte de Paris sous la Révolution ?
En feuilletant des manuels scolaires de quatrième et de première, et pour répondre à plusieurs élèves qui me demandaient où situer le Temple, je n’ai pas trouvé de cartes détaillées de Paris pendant la Révolution française à l’exception de schémas très simplifiés (ex. : localisation de la Bastille), de gravures ou tableaux (sans contexte géographique précis). Pour obtenir des plans exploitables en classe, il fallait se tourner vers des applications numériques comme Parcours Révolution, des archives en ligne (Gallica) voire des atlas historiques (ex. : Atlas de la Révolution française, Autrement, 2021).

En effet les manuels choisissent l’échelle nationale et européenne car ils respectent à juste titre les programmes officiels. D’un éditeur à l’autre, les cartes sont centrées :
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à l’échelle de la France sur la réorganisation en départements (1790) et surtout la carte de la France en danger en 1793 (soulèvements vendéens, révoltes fédéralistes, menaces aux frontières).
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à l’échelle européenne sur la diffusion des idées révolutionnaires ou les conquêtes et l’Empire napoléonien.
L’objectif de cet article n’est pas de critiquer les programmes, les choix éditoriaux des éditeurs et encore moins le travail de mes collègues cartographes. Cependant il me semble qu’un manque pour nous professeurs d’histoire-géographie, sans parler de nos élèves qui ont souvent besoin de visualiser les lieux de mobilisation et de politisation de la Révolution.
C‘est précisément parce que les manuels de 4e et de 1re ne contiennent pas de cartes de Paris que des associations d’enseignants (notamment Les Clionautes via leur plateforme Clio-Carto) ou des institutions (le projet Parcours Révolution conçu par des universitaires et la Ville de Paris) ont dû concevoir et diffuser leurs propres plans pour combler ce vide pédagogique. De mon côté j’ai réalisé dans un premier temps une carte de Paris sous la Révolution qui souffrait de nombreuses faiblesses : carte un peu compliquée, pas toujours très lisible et donc difficile d’accès pour des élèves de Première et encore plus pour des collégiens. D’où mon idée de recourir à la géographie historique et à la géohistoire.
Dans l’enseignement de la Révolution française, Paris occupe une place importante. La Bastille, les Tuileries, le Champ-de-Mars, l’Hôtel de Ville ou la place de la Révolution jalonnent le récit traditionnel : on localise un lieu puis on lui affecte un événement daté. L’approche géohistorique dépasse cette simple localisation. On ne se demande pas seulement « où l’événement s’est-il produit ? », mais aussi « pourquoi se produit-il ici ? », « comment les acteurs utilisent-ils ce lieu ? » Et pourquoi pas « comment l’événement le transforme-t-il ensuite ? » La carte devient un instrument d’explication et pas seulement de localisation.
Pour permettre aux élèves de visualiser la ville de Paris, je leur propose une analyse conjointe peinture-cartes et légende.
A partir de la peinture de Fedor Hoffbauer, Vue de la Bastille et de ses environs en 1789, les élèves découvrent le Paris de 1789. Ils disposent des deux cartes et de la légende, de la peinture numérotée et doivent réaliser un exercice grâce aux consignes suivantes (voir cette peinture numérotée à la fin de l’article au format PDF) .
Consignes
1 – Grâce au plan et à sa légende, recherchez le nom des lieux géographiques numérotés ; ils ont été classés en plusieurs catégories (chaque catégorie correspondant à une couleur). Quelques lieux ne sont pas indiqués sur le plan (couleurs roses et rouge) : soyez perspicace.
2 – D’après les documents distribués, identifiez les différentes activités économiques de Paris en
1789 (les réponses doivent être justifiées)
3 – Décrivez en détail les paysages agricoles de la peinture.
I – La carte de Paris et de ses environs : comprendre l’espace dont hérite la Révolution
Reconstituer le Paris de 1789
La carte générale de Paris et de ses environs fait apparaître une capitale densément peuplée, économiquement très active, mais environnée d’espaces ruraux. En effet, autour de Paris apparaissent des villages, des jardins, des parcs, des bois ou des espaces agricoles. La ville est structurée par la Seine, par des ponts, de grandes rues, des boulevards mais limitée par les murs des Fermiers généraux. Par ailleurs des quartiers sont dominés par des hôtels particuliers, des collèges ou des établissements tenus par l’Église (couvents, abbayes, églises, écoles, hôpitaux…).
À ce niveau notre travail relève essentiellement de la géographie historique : il s’agit de reconstituer et de caractériser l’organisation d’un espace en partie disparu depuis près de 250 ans.
Faire apparaître les différenciations sociales et fonctionnelles
De la géographie historique à la géohistoire
La carte permet ensuite de montrer que cet espace n’est pas homogène. Les grands symboles de la monarchie et de l’aristocratie (institutions, palais, résidences royales ou aristocratiques) occupent notamment le centre et l’ouest, alors que les espaces plus populaires se déploient à l’est de la capitale. Le faubourg Saint-Antoine constitue ici un exemple particulièrement intéressant. La carte ne se contente pas d’y localiser la Bastille. Elle replace la forteresse dans un espace comprenant quartiers populaires, activités artisanales et manufacturières, jardins potagers et espaces agricoles.
La géographie historique conduit d’abord à interroger l’organisation d’un espace du passé : « Où se trouve la Bastille et à quoi ressemble le faubourg Saint-Antoine en 1789 ? » Il s’agit de localiser, décrire et caractériser un espace parisien à un moment donné. Les élèves doivent essentiellement localiser, observer et décrire cet espace.
La géohistoire introduit une relation entre cette configuration spatiale et le processus historique : « Quels sont les lieux importants du faubourg Saint-Antoine pendant la Révolution ? » « Où se rassemblent et circulent les révolutionnaires dans le faubourg Saint-Antoine ? » et pour finir : « Le 10 août 1792, comment les révolutionnaires se déplacent-ils dans Paris pour rejoindre les Tuileries ? »
Cette dernière question met en relation des acteurs (les révolutionnaires), un espace (faubourg, rues, places, centre de Paris) et un temps historique (une journée révolutionnaire précise). L’intérêt est donc de faire comprendre que les rues représentées sur la carte ne sont pas seulement des éléments du décor urbain. Elles sont parcourues par les acteurs, qui se déplacent, se rassemblent et rejoignent certains lieux de pouvoir ou de mobilisation.
Les élèves s’intéressent cette fois aux acteurs et à leurs pratiques de l’espace. On peut ensuite ajouter une quatrième question : « Comment la Révolution transforme-t-elle ensuite cet espace ? »
Ceci permet de faire progresser leurs réflexions : À quoi ressemble cet espace ? → Comment les acteurs l’utilisent-ils ? → Comment le transforment-ils ?
La carte montre ainsi que le faubourg Saint-Antoine est un espace populaire et artisanal traversé par d’importants axes de circulation et situé à proximité de la Bastille, symbole abhorré des Parisiens. Elle montre également que cet espace est impliqué dans plusieurs journées révolutionnaires. Mais on ne peut pas en conclure que son caractère populaire explique à lui seul les mobilisations de ses habitants. La carte permet de repérer des proximités et de formuler des questions ; d’autres sources sont nécessaires pour comprendre les raisons de la mobilisation, les choix des populations du quartier Saint-Antoine.
Paris est une ville où l’activité économique est primordiale
Paris est aussi une ville confrontée à d’importants besoins de nourritures ou de matières premières comme le bois. Ainsi la circulation des habitants et des ressources y est primordiale. La carte et sa légende font apparaître espaces agricoles, manufactures, halles, marchés, greniers et quais marchands. La Seine constitue à ce titre un axe majeur des échanges.
Localiser les marchés, les manufactures et les lieux d’approvisionnement permet de comprendre comment fonctionne l’économie parisienne : c’est de la géographie historique. Mettre cette organisation en relation avec la hausse du prix du pain, les difficultés des populations face à cette inflation et certaines mobilisations qui en découlent (marche des femmes sur Versailles le 5 octobre 1789) permet de faire de la géohistoire.
Mais il ne s’agit pas d’expliquer les mobilisations par la seule situation économique, mais de montrer comment une crise économique peut, avec d’autres facteurs politiques et sociaux contribuer à les comprendre.
II – Le centre de Paris : une géographie de la Révolution
Si la première carte permet de comprendre les structures générales de la capitale, la seconde répond à une autre nécessité : changer d’échelle pour changer de niveau d’explication.

Le changement d’échelle comme outil de compréhension
Changer d’échelle ne sert pas seulement à voir davantage de détails : cela permet de poser de nouvelles questions et donc de mieux comprendre le fonctionnement de l’espace révolutionnaire. Le plan du centre de Paris n’est pas simplement un agrandissement de la première carte. Le changement d’échelle permet de porter un autre regard sur la ville et de poser de nouvelles questions.
La carte générale permet de comprendre l’organisation de Paris dans son ensemble : où se trouvent par exemple les quartiers populaires ou les grands axes de circulation ? Le plan du centre permet d’observer plus précisément les lieux du pouvoir et de la vie politique. Il montre leur proximité et permet de comprendre comment les acteurs passent d’un lieu à l’autre. Ainsi, changer d’échelle, ce n’est pas seulement voir plus précisément : c’est faire apparaître des relations que la carte générale ne permettait pas de voir.
Par exemple, à l’échelle de Paris, on repère les Tuileries ou le Palais-Royal. À l’échelle du centre, on découvre que ces lieux sont proches de l’Assemblée, des clubs, des cafés, des journaux et des lieux de résidence de plusieurs acteurs de la Révolution. Le changement d’échelle permet donc de passer de la localisation des lieux à l’étude des relations entre ces lieux et des déplacements des acteurs. La première carte permet donc surtout de comprendre dans quel Paris se déroule la Révolution ; la seconde permet de mieux comprendre comment les acteurs utilisent et parcourent le centre de Paris pendant la Révolution.
Quels sont les « territoires de la Révolution » ?
Plusieurs territoires apparaissent clairement :
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Autour des Tuileries-Manège se constitue une centralité du pouvoir politique national.
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Autour de l’Hôtel de Ville s’organise le pouvoir municipal de la Commune.
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Autour du Palais de Justice et de la Conciergerie se dessine une centralité judiciaire.
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Autour du Palais-Royal, enfin, se développe un espace dense de sociabilité et de politisation.
Il me semble intéressant de demander aux élèves de regrouper les lieux qui leur paraissent fonctionner ensemble, de délimiter ces ensembles et de leur donner un titre. Les élèves ne reproduisent plus une information donnée par la carte. Ils construisent eux-mêmes une organisation spatiale et ils font des choix qu’ils peuvent ensuite justifier à l’oral.
Quand la carte ne se contente plus de localiser l’événement
Passer des lieux aux réseaux
La carte, centrée sur le cœur de Paris permet d’introduire les notions de flux et de réseaux. La politique révolutionnaire n’existe pas seulement dans des lieux institutionnels. Elle circule entre l’Assemblée, les clubs, les cafés, les journaux, les rues et les places.
La localisation des domiciles, qui pourrait sembler anecdotique si elle était étudiée isolément prend tout son intérêt : elle permet de suivre les acteurs dans l’espace. La légende distingue explicitement les sièges de clubs ou de journaux révolutionnaires, cafés, restaurants et salons, théâtres et cirques. A ce titre le Palais-Royal est un bon exemple puisqu’il rassemble dans un espace restreint, les cafés, des salons, des restaurants, des clubs et des théâtres où les grands personnages de la Révolution comme Robespierre, Danton ou Camille Desmoulins se rassemblent pour échanger et « parler politique » Faire de la politique ne se produit pas seulement dans les assemblées ou les comités. Elle emprunte des lieux, des réseaux, des rues et des espaces de sociabilité.
Les élèves prennent conscience que la politique ne s’exerce pas uniquement dans les lieux de pouvoir mais aussi dans les clubs, les cafés, les salons, au théâtre, dans les rues et les places. La Révolution politique s’inscrit dans ces nouveaux lieux. Pour les élèves et au-delà des quelques biographies que l’on étudie en classe, les acteurs deviennent plus humains.
III – La légende : introduire le temps et montrer comment la Révolution transforme l’espace
La légende ne se contente pas d’expliquer les figurés ; elle introduit une temporalité dans la carte. Elle permet de passer d’une représentation synchronique de Paris à l’étude de ses transformations.
Réintroduire la chronologie dans l’espace
La légende localise plusieurs événements entre 1789 et 1795 : prise de la Bastille, fusillade du Champ-de-Mars, journées des Tuileries, massacres de Septembre, exécution de Louis XVI, journées de 1793, chute de Robespierre ou encore événements de 1795. Ces événements ne doivent pas seulement être considérés comme une série de points.

On peut demander aux élèves si les lieux centraux de la Révolution restent les mêmes entre 1789 et 1794 ?
Faire de l’événement une trajectoire : l’exemple de Robespierre
Le 17 juillet 1791 Robespierre qui habitait près de la place royale s’installe chez Maurice Duplay, maître menuisier installé rue Saint-Honoré et à proximité du Club des Jacobins. Ce déménagement est directement lié au contexte politique très tendu qui suit la fuite du roi à Varennes et culmine avec la fusillade du Champ-de-Mars. En effet, après la fuite de Louis XVI à Varennes, des pétitionnaires se réunissent au Champ-de-Mars pour réclamer notamment un changement politique majeur. La municipalité proclame la loi martiale et la Garde nationale intervient contre le rassemblement. Dans ce contexte, Robespierre, figure politique de plus en plus exposée, se trouve dans une situation d’insécurité et change donc de domicile.
La chute de Robespierre constitue aussi un cas intéressant. La légende permet d’en suivre le déroulement selon une succession : de la Convention à la place de la Révolution en passant par l’Hôtel de ville. Dans ce premier cas l’événement n’est plus un lieu unique mais une trajectoire.
Cette représentation correspond particulièrement bien à la démarche géohistorique : temps et espace deviennent indissociables dans l’explication de l’événement.
Les déplacements de la guillotine donnent un autre exemple de cette introduction du temps dans l’espace. La légende distingue plusieurs localisations successives : place de Grève, Carrousel, place de la Révolution, Bastille puis place du Trône-Renversé. On peut poser aux élèves la question suivante : « Pourquoi les lieux de l’exécution publique se déplacent-ils au cours de la Révolution ? »
La carte ne donne pas la réponse mais permet aux élèves de se questionner. On peut ensuite leur proposer de chercher des éléments d’explication à partir d’un corpus documentaire.
Transformer les fonctions des lieux et renommer symboliquement l’espace
Jusqu’ici, les élèves ont observé comment l’organisation de Paris pouvait éclairer le déroulement de la Révolution. Il faut maintenant leur demander : « Que fait la Révolution à Paris ? »
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Elle nationalise et transforme les fonctions des lieux. Le Palais Bourbon est nationalisé, le Jardin du Roi devient Muséum d’Histoire naturelle, la rue de Richelieu devient rue de la Loi ; de nouveaux pouvoirs s’installent parallèlement dans différents bâtiments hérités.
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Elle renomme l’espace. La place Louis XV devient place de la Révolution ; la place Louis-le-Grand devient place des Piques ; la place du Trône devient place du Trône-Renversé. Si l’on se demande pourquoi ces lieux changent de nom et ce que cette nouvelle toponymie révèle de la rupture avec l’Ancien Régime, on entre dans une démarche de géohistoire. Le changement politique (de la monarchie absolue à la République) produit ici une nouvelle représentation symbolique de l’espace.
CONCLUSION
Les deux cartes et leur légende se complètent pour comprendre le Paris révolutionnaire :
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La carte de Paris et de ses environs permet de comprendre l’espace hérité. Elle restitue les structures urbaines, sociales et économiques dans lesquelles commence la Révolution.
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La carte du centre de Paris montre comment les acteurs de la Révolution utilisent et parcourent la ville. Elle met en évidence les liens entre les lieux de pouvoir, de sociabilité et de mobilisation.
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La légende permet enfin de retrouver l’espace en mouvement. Elle introduit la chronologie suit les déplacements des événements et montre comment la Révolution occupe, réaffecte et renomme Paris.
Une grande partie des informations contenues dans les cartes et la légende relève initialement de la géographie historique : elles permettent de reconstituer le Paris de la fin du XVIIIe siècle, ses quartiers, ses fonctions, ses activités et ses lieux. Mais leur croisement, leur mise en relation avec les événements et leur inscription dans le temps font basculer le travail vers la géohistoire. Cette dernière considère l’espace non comme le simple cadre des événements, mais comme un héritage, une ressource voire une contrainte pour les acteurs. Réciproquement les événements révolutionnaires et les transformations politiques et sociales produisent, réorganisent et donnent de nouvelles significations aux espaces.
Les sources sont indiquées sur la deuxième carte « le Centre de Paris, théâtre de la Révolution
