Les petites cartes du web - Approche critique des nouvelles fabriques géographiques (2/3)
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Les petites cartes du web - Approche critique des nouvelles fabriques géographiques (2/3)

2- Vers un renouvellement de la critique : de la carte à la fabrique cartographique.

Jean-Michel Crosnier
dimanche 24 septembre 2017

“Les petites cartes du web. Approches critiques des nouvelles fabriques cartographiques”, Matthieu Noucher, editions ENS, coll. Actes de la Recherche.

Cette recension se construit en 3 parties séparées pour permettre au lecteur géographe ou enseignant la géographie de mieux se les approprier ; elles forment bien évidemment un tout sous la forme de 3 chapitres dans le livre de l’auteur.

Pour prendre connaissance de la biographie de Mathieu Noucher et de ses travaux, se reporter à la 1ère partie de la recension [1].

2- Vers un renouvellement de la critique : de la carte à la fabrique cartographique.

D’abord "renouveler" la pensée des fondateurs, Harley en tête, pour analyser à leur tour ce que sont les "petites cartes du web" en ne se contentant pas d’un regard technique ou économique, pour ensuite se tourner vers le processus de fabrication des cartes. Là est selon l’auteur la clé d’une nouvelle approche de la cartographie critique : dans la fabrication (map making) accompagnant et explicant la prolifération des dites cartes.

Ce qui s’est joué dans la dernière décennie avec les “petites cartes du web” oblige la géographie et les géographes à réfléchir sur leur prolifération et leur institutionnalisation. Pour l’auteur, il ne s’agit pas seulement ici de décrypter les objets en question mais surtout de partir d’elles pour renouveler la cartographie critique en insistant sur la fabrication (map making) plutôt que sur le produit lui-même (map).

D’abord faire retour sur les acquis de la cartographie critique :
En 1989, J.B. Harley publie un article intitulé “Deconstructing the map” dans la revue canadienne Cartographica. Considéré comme une provocation dans le milieu institutionnel lors de sa parution, il est devenu aujourd’hui une référence incontournable… Harley conçoit en effet la carte non comme “miroir de la nature” mais comme des textes culturels à déconstruire selon les méthodologies proposées par Jacques Derrida et Michel Foucault [2] quant aux relations entre savoir et pouvoir.

Harley a ouvert la porte dans le monde des chercheurs en sciences sociales à une réinterrogation du statut de la carte, objet de pouvoir et attribut du pouvoir, mais il est resté méfiant vis à vis des méthodes assistées par ordinateur qu’il considère comme “rendant la rhétorique scientiste des cartographes encore plus marquée”. Ce seront les chercheurs américains qui mettront les premiers en résonance les questionnements de Harley avec les SIG [3] autour de deux courants : le premier établissant que les cartes ne constituent pas des “relevés passifs” mais un discours rhétorique profondément influencé par les facteurs culturels et sociaux comme le montrait déjà Harley, le second insistant sur l’effet performatif des formes cartographiques sur la pensée des acteurs : la “carte-preuve”, “arme inaltérable du faire-paraître vrai”.

Les enseignants qui s’interrogent déjà sur ce qui se joue avec les usages numériques à l’école ne seront pas surpris d’apprendre que nombre de fabricants de "petites cartes" se seront concentrés - la simplicité technique aidant - sur l’intention finale de leur propos considérée comme porteuse d’une vérité dont l’évidence dans leur esprit ne fait pas débat.
Question récurrente à laquelle les concepteurs de cartes n’échappent donc pas.

Ensuite l’enjeu de son renouvellement :

Si Harley pouvait retracer le parcours "biographique" d’un cartographe ou même d’un collectionneur, le temps de la cartographie numérique complexifie ce décryptage : support virtuel et paysage reconstitué, l’utilisateur peut être aussi bien consommateur que producteur ; la porosité des positions dans l’économie numérique rend - comme on l’a déjà vu - les distinctions de compétence et de hiérarchie floues, ce qui peut s’avérer également un avantage obligeant à repenser les codes usuels. Ce faisant, l’auteur en propose deux :

  1. "l’hybridation des données numériques" ainsi qu’en rendent compte les néologismes produsers et proam qui tendent ici à accréditer la thèse que si la "fracture numérique" reste une réalité incontournable, la compétence numérique chère à Milad Doueihi [4] s’accroit, tandis que les différences entre "producteurs / utilisateurs" "pros" et "amateurs" s’amenuisent. C’est en conséquence dans les usages que MN invite à explorer, les usagers étant loin d’être tous naïfs quant à leur pratiques et à leur intentionnalité.
  2. Leur malléabilité : c’est la pratique du mashup, couches venues de données et d’applications différentes se mélangeant pour former un nouvel objet censé être qualitativement et subjectivement supérieur aux parties qui l’ont permis. L’histoire du 1er mashup créé pour des recherches immobilières à partir d’un fond de carte aspiré de GoogleMaps deux mois après la sortie de ce service est édifiante : non seulement le fauteur de troubles es copyright n’est pas poursuivi mais embauché, mais Google rend public son API [5] permettant ainsi aux utilisateurs de personnaliser leur données à partir de la carte. D’où les succès d’outils ludiques comme Panoramio à l’école [6] ...

Intentionnalités personnelles, commerciales, ludiques, pédagogiques [7], citoyennes - les cartes du web n’échappant pas au bien commun revendiqué par l’économie de partage. Sauf que l’exhaustivité n’est guère de mise tant la multiplication des pratiques, leurs interactions restent complexes à classifier, tant les acteurs peuvent sans toujours en avoir conscience, "brouiller les cartes"...

De la carte à l’analyse de la fabrique de la carte :
A la manière de Harley proposant de déconstruire la carte papier en retirant les contenus sémantiques de son "cadre blanc", Mathieu Noucher nous propose d’aller à la recherche des non-dits de la "petite carte", soit les nombreux éléments contextuels formant en arrière un archipel cartographique de ce qui l’a précédé en étant à l’origine de sa fabrication. Ce "démêlage" sera l’objet de la 3e partie de l’ouvrage...

Par Jean-Michel Crosnier

[2Michel Foucault "Questions à Michel Foucault sur la géographie", 1976.

[3Pour un panorama des questionnements de l’époque (SIG "participatifs" ou approches féministes des SIG), voir H. Desbois, "La carte et le territoire à l’ère numérique", 2015

[4M. Doueihi, La Grande Conversion numérique, 2008 - au passage un des grands théoriciens francophones du numérique dont on aimerait entrendre parler plus souvent -

[5Interface de programmation ou Application Programming Interface

[6Que Google a débarqué fin 2016 pour valoriser GooglePhotos...

[7Un domaine qui se développe et dont les pratiques devraient générer des études à venir...

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